mardi 6 avril 2010

L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot

Si on compte le nombre de films sortant chaque année, si on compte aussi les grands films disparus à tout jamais (catastrophes naturelles, guerre, absence de conservation), on aborde hélas trop peu souvent les films qui n’ont jamais vu le jour. Don Quichotte fut un vaste projet maudit par exemple (chez Orson Welles comme Terry Gilliam) mais chez les Français aussi il faut compter des films qui auraient pu être majeurs qui sont morts-nés. En l’occurrence, L’enfer, d’Henri-Georges Clouzot, auquel Serge Bromberg a offert un documentaire.

Sur la forme rien de passionnant : le documentaire est d'une simplicité, d'un académisme et d'une linéarité constantes. Il ne s’agit somme toute que d’interviews, d’images d’archives, le tout dans un ton très sobre. On regrettera même parfois que Bromberg s’amuse à compléter, ou faire rejouer des scènes du film à Jacques Gamblin et Bérénice Béjo qui, pardonnez-moi, n’ont pas la carrure de Reggiani et Schneider.

C'est donc bien le fond qu'il faut regarder, ce film maudit d'un cinéaste hors norme. Comment d'un "petit film", on passe à un projet dantesque, inouï, confié aux mains d'un mégalomane qui perd tout sens pratique pour s'abandonner à ses désirs expérimentaux les plus fous : ralentis, accélérés, travail des voix, du son en général, fondus, écrans divisés, tout y passe. L'enfer aurait pu être un film unique, une histoire toute simple virant à l'expression visuelle de la folie, en lorgnant entre l'expérimental et le cinéma impressionniste (on pense parfois à du Epstein), avec une Romy Schneider éclatante de beauté (et de sensualité, bigre !) et un Serge Reggiani troublant et effrayant en mari jaloux.

En dévoilant petit à petit un film qui ne verra jamais le jour, Bromberg laisse apparaître les difficultés de la création cinématographique et la folie d'un cinéaste, tout en soulignant pourquoi un film peut ne pas naître. Bromberg défend par son propos l’idée qu’un film dépend entièrement de son auteur, puisqu’il ne s’agit pas ici de question financière (les USA donnaient carte blanche et crédit illimité à Clouzot) ni d’implication des acteurs (Schneider allait réellement jusqu’au bout de ses limites) ni de compétences techniques (les meilleurs opérateurs étant déplacés pour la peine) mais bien de la mégalomanie d’un cinéaste (qui prenait des heures entières pour faire un seul plan qu’il n’était pas sur de garder).

Moins fun que Lost in La Mancha, dans le même registre, mais tout aussi puissant et frustrant.

Note : ***

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