vendredi 9 novembre 2007
Le bon, la brute et le truand (Il buono, il brutto e il cattivo)
Eh oui, pour Leone, ce film devait être le dernier du genre qu’il devait tourner. Restait à savoir quoi y dire. La véritable origine du film, on en ne la connaît pas, mais deux versions existe : la première est que le script serait une idée de Luciano Vincenzoni, la seconde serait que Leone, grand admirateur de Céline, repensa au discours final de Monsieur Verdoux où ce dernier accablait les gouvernements de faire la guerre. Quoiqu’il en soit, Leone voulait aborda ce film avec beaucoup de conviction, notamment due à son enfance passée sous le régime fasciste et à sa volonté de démystifier un peu plus l’Ouest américain. Ne suivant pas les conseils d’Orson Welles, qui mit en garde Leone qu’un film sur la Guerre Civile était un échec assuré au box-office, Leone s’appliqua donc à réaliser son western ultime, qui pour la peine devait être parfait. Il bénéficia pour la peine de l’aide de l’armée espagnole, dont 1500 soldats furent employés comme figurants mais aussi décorateurs, puisqu’ils construisirent non seulement le cimetière avec 10 000 tombes mais aidèrent aussi à la destruction puis à la reconstruction et à la redestruction du pont (à cause d’un quiproquo, la première explosion eut lieu sans qu’aucune caméra ne tourne). Côté casting, après le désistement de Charles Bronson pour les rôles de Tuco et Sentenza, et le presque refus d’Eastwood (dont la célèbre phrase « Si ça continue, je vais finir dans un détachement de cavalerie » explique son point de vue) de partager l’affiche avec deux autres acteurs, Sergio Leone du se résigner à reprendre Lee Van Cleef, même si le cinéaste craignait les réactions du public quant au personnage du Colonel Mortimer dans le précédent film (Le bon, la brute et le truand devant logiquement être le prologue de la trilogie) et choisit Eli Wallach pour le rôle de Tuco (bien qu’initallement, Gian Maria Volonte était prévu), non pas pour son rôle dans Les sept mercenaires comme le veut la légende mais bien pour sa petite apparition dans La conquête de l’Ouest qui fit hurler de rire Leone. Le cinéaste opta aussi pour une technique particulière (le Techniscope, qui consiste à filmer sans lentille anamorphique (nécessaire au Cinémascope) et pouvait donc utiliser la moitié de la pellicule seulement ; il pu ainsi placer deux cadres widescreen sur une seule pellicule 35 mm) et une approche très documentée : chaque détail est ainsi authentique, du canon à l’arrière des trains aux longs manteaux en passant par le camp de prisonniers, inspiré du camp d’Andersonville que Leone a renommé, non sans ironie, Betterville… Hélas, Leone ne pu contrôler la post-production, et si la version italienne dure près de 3 heures, la version anglaise fut ramenée à 2h28, et c’est ce montage qui fit le tour du monde jusqu’au début des années 2000, où la version complète fut présentée, les doublages des scènes rajoutées étant faites par Clint Eastwood et Eli Wallach en personne…
« Ce qui m'intéressait dans le film était, d'une part, de démythifier les trois adjectifs et, d'autre part, de montrer l'absurdité de la guerre. Qu'est-ce que "bon", "brute" et "truand" signifient? Nous avons tous quelque chose de bon, de mauvais et de laid en nous. Certaines personnes paraissent vraiment horribles mais quand on apprend à les connaître, on réalise qu'elles valent mieux que ça. Quant à la Guerre Civile que les personnages rencontrent sur leur chemin, pour moi, c'est une chose stupide et inutile. On y trouve pas de "bonne cause"... Je montre un camp de concentration du Nord en pensant aux camps nazis avec leurs orchestres juifs. Tout ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas lieu de rire dans le film. Derrière ces aventures tragiques se cache un esprit picaresque » : ainsi Leone décrivait-il son film, à juste titre. Jamais un de ses films n’aura été si virulent, si ironique, si dramatiquement drôle, violent et universel : le camp de prisonnier ne fait-il pas référence aux camps juifs pendant la Seconde Guerre ? Anarchiste (aucun camp n’a raison ni de bons côtés, et l’Eglise est tournée en ridicule avec le frère de Tuco qui ne vaut guère mieux que son bandit de frangin), le film s’articule bien évidemment comme une course effrénée à la fortune, qui ferait presque penser à un buddy-movie dans la relation Blondin-Tuco, mais ne manque jamais de s’attarder sur l’univers qui entoure nos antihéros, celui de la Guerre de Sécession.
Au point de vue stylistique, Leone est à son apogée (qu’il conservera encore dans ses prochains films) après s’être fait la main sur ses deux premiers westerns, et exploite pleinement ici les codes du western-spaghetti avec ces personnages types, ces gros plans, cette démystification de tout et, surtout, cette musique signée Morricone. Le film fut ainsi comparé à un opéra baroque, mais Leone s’en défend en le voyant plutôt comme un concerto : « Il n’y a aucun réalisme dans l’opéra. C’es autre chose… Ici, chaque personnage à son thème musical. Et il est aussi un instrument de musique qui sert mon écriture. Dans ce sens, je joue beaucoup sur les harmonies et les contrepoints. J’opère une musicalité qui doit renforcer autant la fable que la réalité. C’était nécessaire à cause des difficultés attachées aux films décrivant un voyage. Je représente le parcours de trois entités qui sont des amalgames de tous les défauts humains. Je dois épurer ce voyage. Et il me faut des crescendos et des « clous spectaculaires » qui restent cohérents avec l’esprit général de l’œuvre. Alors, la musique a pris une importance capitale. Elle devait être complexe, avec l’humour et le lyrisme, le tragique et le baroque… ». La complicité entre le cinéaste et le compositeur semble elle aussi à son paroxysme, comme elle le sera pour Il était une fois dans l’Ouest et Il était une fois en Amérique, et il est devenu impossible de ne pas revoir le film dès que l’on entend son célèbre hymne inspiré de cris d’hyènes. Une telle osmose dans le cinéma, cela n’arrive que très rarement.
Il existe, en outre, une quantité de scènes inoubliables dans ce film : le camp de prisonniers et la torture de Tuco, la course effrénée de ce dernier dans le cimetière, l’épisode du désert… Autant d’épisodes ayant marqués à jamais l’Histoire du cinéma, parfois rallongées par cette fameuse version longue à présent disponible (qui n’a pour véritable but que d’éclaircir certains points, qui ne le nécessitaient pas vraiment pour comprendre le reste du film). Il y a cependant une séquence, devenue incontournable, qui mérite une attention toute particulière : le duel final. « Duel n’est pas le mot juste. Peut-on dire « triel » ? En fait, c’est un duel multiplié par trois puisqu’ils sont trois à se faire face ! Au départ, il me fallait un décor d’arène, un cimetière qui puisse évoquer le cirque antique. (…) L’idée d’arène était capitale. Avec un clin d’œil morbide puisque c’étaient les morts qui regardaient ce spectacle. J’ai même tenu à ce que la musique puisse signifier le rire des cadavres à l’intérieur de leur tombe… » Leone ajoute : « Je m’étais appliqué à étirer le temps, à jouer sur la musique et à définir un découpage imparable : gros plan, plan moyen, plan d’ensemble… Je devais connaître le moindre détail avant de placer la caméra. Les trois premiers gros plans de chacun des acteurs nous ont pris toute une journée. »
Succès tant critique que public, Le bon, la brute et le truand n’a pas pris une ride en 40 ans, et c’est avec chance que Vincenzoni ne pu jamais monter la suite qu’il avait écrite (Leone s’y opposa, même avec un autre réalisateur aux commandes) : cela contribue au charme intemporel et universel de ce film devenu un chef-d’œuvre, ni plus, ni moins.
Note : *****
Publié par Bastien à 20:53 0 commentaires
Libellés : *****, Années 1960, Leone Sergio
vendredi 2 novembre 2007
Une journée en enfer (Die Hard 3)
A l’origine, on retrouve un scénario de Jonathan Hensleigh, intitulé Simon Says, où Zeus est une femme et dont le but est d’être la troisième séquelle de L’arme fatale. Ou comment un cambrioleur-terroriste joue avec les nerfs de la police pour braquer une réserve fédérale d’or à Manhattan (ce qui vaudra d’ailleurs à son auteur un petit moment en compagnie du FBI, lesquels se demandaient comment Hensleigh pouvait connaître autant de détails ; il les avait simplement lus dans un article du New York Times !). Finalement, on modifie un peu l’histoire et on colle l’idée à la série Die Hard, avec le retour de McTiernan qui vient de se vautrer joliment avec son Last Action Hero deux ans plus tôt. Si Bruce Willis rempile pour la troisième fois, reste à lui trouver des partenaires : c’est ainsi que Laurence Fishburne décline le rôle au profit de Samuel L. Jackson (qui s’inspirera de Malcom X pour créer son personnage) et que Sean Connery décline poliment le rôle de Simon, n’ayant vraiment pas envie de jouer un vilain aussi diabolique (ce sera David Thewlis qui sera choisi, vite remplacé par Jeremy Irons).
Ayant visiblement souligné les défauts de Die Hard 2, dont le plus important est qu’une recette ne marche qu’une fois, McTiernan s’abstient d’enfermer McLane dans un espace clos (immeuble/aéroport), de le limiter dans le temps (une nuit) et de l’isoler contre tous les bad guys ; cette fois, c’est New-York, pendant toute une journée et même une partie de la nuit, qui va servir de champ de bataille entre McLane et son adversaire, ce même McLane qui trouve en Zeus plus qu’un compagnon de route un véritable aide de camp (il résout bien plus d’énigmes que McLane lui-même). Hors de question aussi de jouer sur le sérieux (l’évasion d’un dictateur dans Die Hard 2) et donc retour au « terrorisme prétexte à un cambriolage » ; dès lors, pourquoi ne pas s’amuser un peu ? Des clins d’œil relativement discrets (les camions des terroristes sont frappés du sigle Pacific Courrier, alors que dans Die Hard c’était Atlantic Courrier) aux coups de théâtre shakespeariens (Simon est le frère d’Hans) vite tournés en dérision (Simon accorde à McLane que son frère était un sale con), McTiernan se parodie, fait référence à lui-même et ressort quelques trucs qui marchaient bien au début. Il se permets même, conscient du statut de son film, de faire ce qu’il veut (la scène torride entre Simon et sa lieutenant fut rajoutée uniquement parce que McTiernan savait qu’il obtiendrait une restriction d’âge pour son film). McTiernan plaisantin n’est cependant pas synonyme de McTiernan fainéant, loin de là : toujours aussi efficace, la mise en scène du réalisateur semble encore plus nerveuse, plus millimétrée, plus explosive qu’auparavant, le cinéaste étant devenu en quelques années une valeur sûre du cinéma d’action et du suspens.
Evidemment, le film ne serait pas ce qu’il est sans Bruce Willis, toujours aussi impeccable mais qui, pourtant, semble se faire voler la vedette par Samuel L. Jackson, dont le personnage de Zeus reste un élément-phare de sa carrière. Plus qu’une complémentarité façon buddy-movie, c’est carrément un double de McLane qui nous est proposé là, le physique en moins mais le cérébral en plus. A noter enfin que Jeremy Irons n’a rien à envier à Alan Rickman dans le genre méchant de la série, composant un Simon Grüber diabolique à souhait mais également très dans l’esprit mercenaire, sans attache même s’il ne peut s’empêcher de venger son frère alors qu’il ne l’aimait guère. La fin alternative, présente sur le dvd, permet d’ailleurs de juger un peu mieux du caractère intellectuel de Simon, trait rarement souligné dans les films d’action sauf les Die Hard justement, ou lui et McLane s’adonnent à un jeu de devinettes incroyables.
Même s’il n’atteint pas le degré de réussite de Die Hard, le sentiment de déjà-vu lui coupant l’herbe sous le pied, Die Hard 3 reste le second meilleur film de la série, justement parce qu’il propose une approche sensiblement différente de la saga tout en conservant les idées principales et, surtout, parce que le génial John McTiernan revient derrière la caméra faire preuve d’une maestria sans pareille lorsqu’il s’agit de faire exploser un magasin, inonder un aqueduc ou forcer Bruce Willis à dégommer un hélicoptère avec seulement deux balles. Yippi-kaï John !
Note : ****
Publié par Bastien à 21:32 0 commentaires
Libellés : ****, Années 1990, Die Hard, McTiernan John
58 minutes pour vivre (Die Hard 2)
Inspiré du roman 58 minutes de Walter Wager (d’où le titre français complètement crétin car sans rapport avec le film), le film devait originellement être réalisé par John McTiernan mais, faute de temps libre (le cinéaste étant accaparé par A la poursuite d’Octobre Rouge), on confia la réalisation à un cinéaste d’origine finlandaise, Renny Harlin (futur réalisateur de Cliffhanger et Driven… sans commentaires). Déjà débordé par son film The adventures of Ford Fairlane, Harlin accepte pourtant de reprendre la série à son compte, espérant sans doute tirer profit de la popularité du film précédent. Pourtant, les choses vont rapidement décliner : en plus d’un scénario bancal, Harlin ne va pas savoir tenir son budget (il fut un moment où le film coûtait pas moins de 20 000 dollars à la minute) et à peine ses délais (le film arrivera dans les cinémas comme « wet prints », adjectif sans équivoque).
Heureusement que Bruce Willis était là. Sans lui, on ose pas trop imaginer à quoi aurait ressembler ce produit d’action des années 90. Toujours aussi irrésistible quand il descend un terroriste tout en balançant une réplique forcément culte. Pour le reste, on repassera : des personnages stéréotypés au maximum, interprétés avec peu de conviction par la plupart des acteurs sauf William Sadler qui croit dur comme fer à son rôle de bad guy, en vain.
Côté réal, Harlin ne cherche pas trop à se mesurer à McTiernan, ce qui est bien, et livre ce qu’il peut en terme d’action : la plupart des scènes sont ainsi réussies même s’il manque cette touche de magie qui rendait dans Piège de cristal l’invraisemblable possible ; ici, l’absurdité de certaines scènes fait rire alors qu’il devrait faire frémir.
Il faut dire que le pauvre cinéaste n’avait pas un matériel suffisant à sa disposition pour espérer mieux : en plus d’offrir des caricatures en guise de personnages et une suite parfois incohérente d’événements, le scénario enchaîne l’inutile avec le nuisible ; quid d’une galerie de personnages dont on se moque (le sergent Al Powell en clin d’œil forcé, la femme de McLane uniquement présente dans un pseudo but de suspens) quand il n’aligne pas des poncifs vus et revus des dizaines de fois (la tentative d’évasion d’un terroriste hautement dangereux… évasion assez drôle au passage, ou comment un homme de son importance n’est surveillé que par un gardien adolescent et naïf).
Suite presque sans saveur de l’un des meilleurs films d’action de tous les temps, Die Hard 2 permet surtout de confirmer le talent de Willis et d’offrir à l’occasion quelques scènes d’action intéressantes. Un résultat bien maigre en comparaison du premier et du troisième opus.
Note : **
Publié par Bastien à 20:46 0 commentaires
Libellés : **, Années 1990, Die Hard
Piège de cristal (Die Hard)
Petit retour en arrière : à la fin des années 80, le cinéma d’action (et les box-office aussi par ailleurs) sont dominés par deux types de héros sans peurs et sans reproches, aux corps d’athlètes et capables de détruire une armée entière à la seule force d’un cure-dents et d’un lacet (associés, ils peuvent même former une arme de destruction massive). Ce type d’héros, dont Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger sont les représentants les plus célèbres, vont souvent d’eux-mêmes au devant du danger, sans broncher et avec pour seul objectif de sauver le monde d’une immense attaque terroriste, de sauver un peuple opprimé par un tyran ou, tout simplement, de sauver sa fille kidnappée par un vilain méchant (ah Commando…). Arrive alors le scénario de Piège de cristal, titre original Die Hard (basé sur le roman Nothing lasts forever de Roderick Thorp), qui reprend les mêmes principes d’action que les autres films du genre, autrement dit un dur à cuire qui butte du méchant et sauve des innocents. On propose alors le scénario à John McTiernan, qui le refuse le trouvant trop stupide et se concentrant sur son prochain film… Commando 2 avec Schwarzy. Ce dernier rejete l’idée de la suite, et McTiernan finit par céder à Die Hard en se disant que, d’une manière ou d’une autre, il pourrait sauver les meubles. Tour à tour, Schwarzenegger, Stallone, Burt Reynolds et même Richard Gere sont contactés pour jouer le rôle de McLane, sans succès. McTiernan opte alors pour Bruce Willis, qui connaît un joli succès dans la série Clair de lune, et un inconnu dont ce sera le premier long métrage, Alan Rickman, pour jouer le bad guy de service. Le choix de Willis va rapidement s’avérer payant : outre le fait d’avoir conseillé Bonnie Bedelia dans le rôle de sa femme, Willis apporte son humour et sa fraîcheur au personnage de McLane, faisant de lui l’exact opposé des autres héros de film d’action en se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment et préférant alerter la police plutôt que d’agir seul. Si le scénario s’improvise ainsi tout au long du tournage, McTiernan soigne très attentivement sa mise en scène, de la conception des maquettes aux effets visuels novateurs, sans se fixer de limites (les explosions extérieures du bâtiment sont ainsi de véritables explosions et non pas des miniatures).
A sa sortie, c’est le carton : Piège de cristal pulvérise tout au box-office, un nouveau type de héros (efficace mais non dénué d’humour cynique et de bons mots) est né et donnera lieu à quelques émules même chez les anciens (le très moyen Demolition Man pour Stallone et l’excellent True Lies pour Schwarzy) tout en glorifiant Bruce Willis au panthéon des stars bankables et talentueuses. Pour l’anecdote, le film connaîtra un petit problème en Allemagne, les noms et nationalités des terroristes devenant irlandaises et non plus allemandes ; la raison est qu’à l’époque, le terrorisme allemand (la Rote Armee Fraktion, ou Bande à Baader selon les appellations) était très problématique en Allemagne, et on ne souhaitait pas attiser un peu plus les ennuis au sein du pays déjà troublé en ces années de plomb.
Toujours est-il qu’à l’heure actuelle, Piège de cristal reste un référence en la matière, pour ne pas dire une véritable leçon de cinéma d’action donnée par le plus que talentueux John McTiernan. Ayant su réduire son récit au minimum vital, McTiernan a réussi à transformer une vulgaire prise d’otages en un thriller passionnant, le cinéaste a réussi un tour de force digne de son précédent film, Predator, qui redéfinissait déjà le cinéma d’action des années 80 en illustrant un Schwarzenegger en proie aux doutes car tombé sur plus fort que lui. Dans le même esprit, McTiernan continue sa réflexion sur l’homme sauvage face à l’homme civilisé : après le retour à l’état sauvage pour la survie dans Predator, McTiernan illustre comment un homme s’adaptant à son domaine (il fabrique une bombe avec un ordinateur) alors qu’il n’y est préalablement pas à l’aise (la séquence de l’écran tactile) parvient à se débarrasser de ces terroristes high-tech. Ce n’est pas un hasard de voir les scènes d’actions se dérouler dans un étage en construction, une pièce remplie d’antiquités ou un final au milieu d’un étage transformé en jungle en feu. Parallèlement à cet emploi intelligent de ses décors, McTiernan sait aussi exploiter les endroits les plus insolites pour créer de la tension : de la cage d’ascenseur aux conduits d’aération, chaque lieu est pleinement utilisé avant de passer au suivant. Le cinéaste démontre ainsi quelle importance un décor peut avoir sur un récit qui, il est vrai, s’avère au final être du déjà vu et parfois même prévisible. Il ne faudrait pas au passage oublier l’intelligence du montage, notamment dans ces scènes de discussions radiophoniques entre McLane et Gruber filmées en champ/contrechamp (du moins c’est l’impression qu’on a) alors qu’ils ne se trouvent jamais (forcément) dans la même pièce.
Le second point fort du film, et tout le monde l’aura bien compris puisqu’il sera réutilisé dans les trois suites de la saga, est sans conteste Bruce Willis. Musclé, il n’affiche pourtant pas els physiques de culturistes de Stallone ou Schwarzy ; contrairement à ses deux amis, il privilégie la réflexion à l’action ; enfin, et c’est sans doute le plus important, il ne manque jamais l’occasion de placer un bon mot, que cela soit de l’autodérision (parmi les héros du western comme John Wayne il se dit fan de Roy Rogers) ou simplement de l’ironie (comme cette scène dans le conduit d’aération « Viens à Los Angeles, on passera noël en famille, on fera la fête… »). Cet humour associé à celui de McTiernan, qui n’hésite pas à employer l’Ode à la joie de Beethoven pour illustrer un casse, fut sans doute l’élément-clé qui assura le succès au film en plus de ses scènes d’actions admirables et d’un scénario réduit à l’essentiel (on parle très peu des problèmes personnels des héros). Face à lui, l’excellent Alan Rickman compose l’un des meilleurs méchants au cinéma d’action, qui ne trouvera d’égal qu’avec Jeremy Irons dans Die Hard 3, lui aussi réalisé par McTiernan.
Avec un script qui aurait découragé tout réalisateur sensé et un casting composé de valeurs peu ou pas sûres du tout, John McTiernan a réussi à imposer son univers et ses thèmes dans une œuvre de commande calibrée blockbuster, sans se fourvoyer dans la facilité ou au minimum syndical. Le talent du cinéaste conjugué au charme de son acteur principal, devenu depuis l’une des valeurs les plus sûres du cinéma qu’il soit populaire ou d’auteur, a permis à Piège de cristal d’entrer dans la légende (pour preuve, il est le seul film d’action brute des années 80 à bien vieillir) et de créer une foule d’admirateurs qui ont un jour tenter de copier la recette, sans le succès de l’œuvre originale. N’est pas un surdoué qui veut.
Note : *****
Publié par Bastien à 20:36 0 commentaires
Libellés : *****, Années 1980, Die Hard, McTiernan John
Die Hard 4
Ca, c’est sans doute le côté promo du film qui fait cet effet là. Reprenons : Bruce Willis, 52 balais au compteur, reprend du service pour défaire du méchant vraiment méchant en balançant 3 vannes à la minute. Ca c’est la bonne nouvelle ; la mauvaise, c’est que Len Wiseman, responsables du diptyque peu recommandable qu’est Underworld, prends les rênes. C’est un rêve de gosse se défend le réal, rappelant que plus jeune il avait fait un court métrage pour rendre hommage à Piège de cristal. Mouais. Et pour le défendre, Bruce Willis balance que ce n’est pas tant le scénario que la singularité de Wiseman (?) qui lui a donné envie de faire le film. C’est beau quand même l’amitié promotionnelle…
Que l’on se rassure pourtant, Len Wiseman, conscient de la charge qui lui incombait (ne pas décevoir les nombreux fans de la saga) offre le service minimum de qualité, laissant les effets pyrotechniques, les cascades périlleuses et les acteurs menés la barque. Wiseman propose même une approche assez cool de l’action, même si pas transcendante et parfois très mal découpée. Avantage : le réalisateur étant très sous-estimé par l’ensemble des spectateurs un peu exigeant, la déception n’est pas grande. Evidemment, on se marre de voir 2-3 scènes d’une absurdité complète (la jeep dans la cage d’ascenseur, la voiture propulsée contre un hélicoptère et un avion de chasse poursuivant un camion sur une autoroute) mais force est de constater que Wiseman sait gérer un gros budget, et si l’action frôle parfois la parodie involontaire, on prend quand même son pied de voir tout péter à 3 cm du visage de McLane. Fini la touche de subtilité à la McTiernan, on est bel et bien dans le blockbuster hollywoodien standard.
Le scénario divise : reprenant franchement la plupart des thèmes déjà avancés dans les films précédents (le corps contre l’esprit, l’urgence imposée par un timing serré) et une formule efficace de Die Hard 3, à savoir le compagnon de route pour un effet buddy movie, le script aligne nombre de poncifs (seul McLane et un gosse comprennent vraiment ce qui se passe) et de situations un peu trop « énormes » pour être crédible ; cela étant, il souligne deux choses particulièrement intéressante et assez rare dans un cinéma pop-corn. La première, c’est l’importance néfaste de la technologie face à l’Homme, à l’heure où désormais tout est électronique et par conséquent dangereux (exemple flagrant lorsque le pirate efface le plan retraite de McLane ; semblable situation pourrait se produire). La deuxième, et sans doute l plus intéressante, est de souligner l’absurdité de la paranoïa américaine depuis le 11 septembre : attaque terroriste, anthrax, toutes les craintes de l’Amérique sont dépeintes alors que le pays est attaqué par ses propres enfants. L’approche n’est pas très délicate ni très subtile mais elle a le mérite d’être claire et, dans un cinéma résolument capitaliste, courageuse.
Sans compter que pour nous faire avaler la pilule grosse comme une maison, on a pas n’importe qui en face de nous : John McLane, alias Bruce Willis, indissociable de ce personnage – à moins que ce ne soit McLane qui ne soit indissociable de Willis ? L’acteur reprend donc avec panache le rôle qui l’a propulsé au sommet, et il éprouve visiblement une joie à pine dissimulée : science du bon mot au bon moment, cascades improbables mais qui épatent la galerie et capacité à vaincre une armée à lui seul alors qu’il ne sait pas utiliser un gsm, c’est bel et bien le John McLane de Piège de cristal ou Une journée en enfer que l’on retrouve. Et comme d’habitude, il bouffe l’écran à chaque fois qu’il y est, ne laissant aucune chance à Justin Long, trop léger pour faire le poids, ou Timothy Olyphant assez sympa en vilain au gros cerveau et à la dent dure. Côté féminin, Maggie Q est assez… convaincante dans sa manière de donner des coups (et d’éveiller nos sens) tandis que l’on regrette de ne pas voir une Mary Elizabeth Winstead aussi bonne que dans Death Proof… Mais tant pis.
Tant pis car le plus important, c’est que Bruce Willis sauve le monde en se foutant de la gueule de ses adversaires ; le reste on s’en moque. Que le film soit bon ou non, digne de la série ou honte sans nom, qu’importe : on prend notre pied à voir des bagnoles exploser, des jolies filles castagner sévère et un John McLane toujours debout malgré 3 litres de sang perdus, une dizaine d’explosions, des mains écorchées et sans aucun doute une vilaine migraine en fin de course, mais toujours capable de mettre la pâtée aux méchants assoiffés de fric en leur disant « Yppi-kaï, pauve con ».
Note : ***
Publié par Bastien à 20:26 0 commentaires
Libellés : ***, Années 2000, Die Hard
vendredi 26 octobre 2007
La Cité Interdite (Man cheng jin dai huang jin jia)
On a beau savoir que Yimou est un cinéaste très visuel, il parvient quand même à nous épater de films en films : cette fois encore, c’est un film aux scènes dantesques que nous propose le cinéaste. Deux scènes nous marquent ainsi durablement : l’invasion du village et surtout l’attaque du Palais de l’Empereur par 10 000 soldats en armures flamboyantes. Sur grand écran c’est le frisson garanti tellement c’est beau, immense, incroyable. Bon, il y a surenchère des effets spéciaux, certes, et la manière dont est vaincue l’armée n’est pas vraiment réaliste, mais qu’importe, c’est le visuel qui compte. C’est pourquoi Yimou joue beaucoup avec les couleurs (prédominance d’or) et la lumière pour symboliser la grandeur de la dynastie, comme il l’explique : « Afin de renforcer l'impression d'opulence, j'ai beaucoup utilisé la couleur or dans les décors et dans les costumes, explique-t-il. La lumière joue également un rôle majeur. Nous avons employé l'art du verre chinois, très coloré, pour intensifier les nuances et la translucidité des colonnes, des murs, des fenêtres, et de nombreux éléments de décor dans le palais. La palette des différents décors et la luminosité sont vraiment uniques et grandioses. » Le soin également apporté aux décors, aux costumes (la "robe dragon" de l'Empereur et la "robe phénix" de l'Impératrice ont demandé près de deux mois de travail à 40 artisans, avec comme résultat une nomination aux Oscars) et à la musique justifie le budget du film, à savoir 45 millions de dollars soit le film le plus cher de l’Histoire du cinéma chinois.
La grandeur de la dynastie ainsi montrée dissimule à peine la tension régnant entre les personnages, un dysfonctionnement familial qui amènera à une conclusion forcément dramatique. Plus d’une fois on songe au Ran de Kurosawa dans l’idée de la vengeance et de la soif de pouvoir, une tragédie bien shakespearienne comme on en raffole dans ce genre de spectacle. Sauf qu’il y a, ci et là, des longueurs, une baisse de rythme, un côté prévisible qui nous empêche vraiment de nous installer dans le film. On regrette aussi de ne pas avoir droit un petit peu plus aux talents d’escrime de l’Empereur, à savoir Chow Yun-Fat.
Ce dernier est toujours aussi bon d’ailleurs, mais les félicitations vont pourtant vers la sublime Gong Li, admirable en Impératrice diabolique et vengeresse. Le reste des acteurs suit, mais sans spécialement nous laisser bouche bée.
Un spectacle incroyable donc, alliant forme et fond avec une certaine puissance, où quelques erreurs de grosses productions (vraisemblance, histoires d’amour un peu longuettes) n’entravent en rien le bon fonctionnement du film d’action le plus flamboyant depuis des années.
Note : ***
Publié par Bastien à 17:33 0 commentaires
Libellés : ***, Années 2000, Yimou Zhang
dimanche 21 octobre 2007
La griffe du passé (Out of the past)
Adapté du roman Build my gallows high (lui-même fortement inspiré du Faucon maltais déjà adapté à l’époque par John Huston), la Griffe du passé devait permettre à Jacques Tourneur de prouver son efficacité dans un autre genre que le fantastique, et à Robert Mitchum de décrocher enfin son premier grand rôle (même si le rôle fut d’abord attribué à John Garfield, Dick Powell et surtout Humphrey Bogart que la RKO, productrice du film, ne pu obtenir faute d’un arrangement avec la Warner, employeur de l’acteur). Et bien qu’il ne soit pas le film le plus connu du genre (comment faire le poids face à L’ennemi public, Scarface, le Faucon maltais ou encore Little Caesar et l’Ultime razzia), la Griffe du passé devait rapidement être considéré comme un classique du genre, exploitant pleinement toutes ses caractéristiques (le héros est un détective au bon mot, la femme fatale, le bad guy manipulateur, une fin tragique et une photographie en noir et blanc très contrastée).
Il est encore plus intéressant de noter que le film noir était un genre qui devait convenir pleinement à Tourneur, puisqu’il fut créé à l’époque de la Dépression et que le cinéaste était réputé pour son économie des effets et aussi des moyens (La Féline, modèle du genre). Cette fois encore, Tourneur prouve qu’avec peu on sait faire beaucoup : axant son récit sur une suite logique de rebondissements et sa mise en scène au strict minimum (tout comme l’histoire d’ailleurs), allant à l’essentiel sans perdre de temps, Tourneur impose un rythme qu’il faut suivre dès le début, entraînant avec lui le spectateur qui ne pourra sortir qu’essoufflé de cet archétype du genre. Le réalisateur est doué, et il le prouve allègrement.
Aussi doués sont les comédiens, avec bien sûr une petite préférence pour Robert Mitchum, d’une sobriété confondante (pas de jeux de mots svp) et d’une ironie mordante très présente, qui en fait l’héritier direct d’un Bogart ; face à lui, immense Kirk Douglas qui se montre aussi à l’aise dans le registre méchant que gentil, et entre eux une pléiade d’acteurs (souvent réduits à des seconds rôles on a l’impression) qui sont largement crédibles. Il fat avouer que les personnages d récit sont assez bien construits, même si le rôle de Jane Greer devait provoquer quelques cris de protestation de la part d’associations féministes aux USA, lesquelles jugeaient humiliante la représentation de la femme à travers ce personnage il est vrai manipulatrice et diabolique autant que séductrice.
Œuvre méconnue du grand public, la Griffe du passé mérite amplement de retrouver un nouveau souffle, chez les cinéphiles et autres, afin de lui rendre sa place tant méritée : celle d’un chef-d’œuvre du film noir.
Note : ****
Publié par Bastien à 20:44 0 commentaires
Libellés : ****, Années 1940, Tourneur Jacques
dimanche 14 octobre 2007
Bananas
Déjà à la recherche d’un humour particulier (il donna ainsi le titre Bananas parce qu’on ne voit pas une seule banane dans le film !) et se souvenant de sa première expérience derrière la caméra, Woody Allen décie de se montrer bien plus corrosif qu’il ne l’était dans Prends l’oseille et tire-toi ! notamment envers la politique extérieure des USA. Tout d’abord, il se focalise sur la comédie : aucune goutte de sang ne sera ainsi montrée dans le film ; ensuite, il prête toujours attention aux remarques de son monteur, Ralph Rosenblum, qui lui conseille de changer la fin initiale (Woody Allen le visage maquillé au milieu d’une foule de manifestants noirs qui l’auraient reconnu comme l’un des leurs, une référence à un gag préalable dans le film) pour une conclusion plus en relation avec l’ensemble du film autrement dit le mariage avec Louise Lasser. Il laisse également une large part à l’improvisation et ne se démonte pas facilement ; ainsi la scène où les musiciens font semblants de jouer devait comporter de vrais instruments, mais le matériel n’arrivant pas Allen improvisa le reste de la scène.
Et ce n’était qu’un début. Allen sentait en effet le moment venu de dévoiler un peu de sa vraie personnalité : un personnage névrosé, ayant abandonné les études mais pourtant doté d’une solide culture (il lit Kierkegaard) et surtout, surtout !, obsédé par le sexe féminin. Entre gags basiques (l’achat de magazines coquins dans une librairie) et observation ironique sur l’acte (le final où la nuit de noce est montrée comme un reportage sportif), Allen exprime déjà ses angoisses par rapport au sexe opposé, puisque c’est pour séduire une militante qu’il part en Amérique du Sud. Le cinéaste n’hésite pas non plus à se moquer de l’Eglise et de la TV (la fameuse publicité pou les cigarettes religieuses entraîna la condamnation pure et simple du film par l’Eglise Catholique) et surtout aux USA avec la tentative ratée d’assassinat sur le nouveau Président Mellish, irrésistible Allen déguisé en Fidel Castro. Enfin, Allen commence déjà ses références avec cette fameuse scène parodiant celle des escaliers dans Le cuirassé Potemkine.
En attendant, Woody reste aussi bon derrière que devant la caméra, tirant la couverture à lui seul en dépit de seconds rôles sympathiques, du dictateur à l’aide de camp en passant par un figurant répondant au nom de… Sylvester Stallone.
Plus qu’un bon moment de détente, Bananas représentait surtout pour Woody Allen l’occasion de poser les bases de son univers qui explosera dès 1977 avec Annie Hall, soit seulement 6 ans après ce film. Plus subtil que Prends l’oseille et tires-toi !, Bananas mérite d’être redécouvert.
Note : ***
Publié par Bastien à 21:29 0 commentaires
Libellés : ***, Allen Woody, Années 1970
samedi 6 octobre 2007
Les sentiers de la gloire (Paths of glory)
Après trois échecs commerciaux (Fear and Desire, Killer’s kiss et The Killing) dont le dernier a cependant été acclamé par les critiques, Kubrick se verrait bien réaliser un nouveau film sur la guerre, d’où l’envie de raconter cette histoire de Poilus fusillés « pour l’exemple ». Le cinéaste se met donc à écrire son scénario sans perdre de temps, de nuit qui plus est puisqu’en journée il écrit l’adaptation de Brûlant secret de Stephan Zweig, pour la MGM. Cette dernière, découvrant que Kubrick travaillait sur un scénario non officiel, le renvoya, ce qui permettait enfin à Kubrick d’être indépendant et de se concentrer pleinement sur Les sentiers de la gloire. Pour des raisons financières, Kubrick envisagea d’abord un happy end, mais se fiant à son instinct (et aux conseils de ses collaborateurs) il décida de garder la fin pessimiste du livre initial écrit par Humphrey Cobb. Les auteurs voyaient alors bien Richard Burton ou James Mason dans le rôle du Colonel Dax. Pour tenter d’attirer l’attention des studios, Kubrick et Harris n’hésitèrent pas à louer des costumes militaires, à photographier des hommes les portant et à coller les images en couverture de chaque copie de scénario. Kirk Douglas est finalement approché, mais est trop occupé à Broadway pour accepter ; Gregory Peck lui est sur un autre projet. Finalement, les deux acteurs se libèrent et c’est Douglas qui emporte le morceau, parvenant à offrir 350 000 dollars de budget : l’acteur menaça en effet la United Artists de ne pas faire Les Vikings, succès assuré, si les studios n’investissaient pas dans le film de Kubrick.
Le tournage peut donc commencer : ironie du sort, pour raconter cette histoire de Français Kubrick se déplace en Allemagne, où il obtient le terrain d’un fermier que l’équipe retravaille pendant des semaines avant d’obtenir le décor parfait d’un champ de bataille. Parallèlement, Erwin Lange, le responsable des effets spéciaux, passe devant une commission du gouvernement allemand avant d’obtenir les explosifs nécessaires au film ; plus d’une tonne fut ainsi utilisée rien que pendant la première semaine. Perfectionniste, Kubrick va jusqu’à recommencer 68 fois la scène du « dernier repas des condamnés », ce qui coûte un nouveau canard rôti à chaque fois. Perfectionniste mais s’autorisant des extras avec la réalité : soucieux de l’aspect technique de son film, Kubrick n’hésite pas à élargir les tranchées de deux pieds (+/- 60 centimètres) pour permettre à sa caméra de faire ses fameux travellings, ce qui fait passer la taille de la tranchée de 1 mètre 20 (taille réelle) à 1 mètre 80.
Accueilli en grandes pompes par les critiques américaines (mais le public boudera une fois de plus le film), le film provoque un scandale à sa première en Belgique : les anciens combattants se sentent offensés, la France interdit officieusement la diffusion du film jusqu’en 1975 (cela portait atteinte à leur honneur et à l’armée), la Suisse suit le mouvement tout comme l’Allemagne qui ne veut pas détériorer ses relations avec la France, et l’Espagne de Franco rejette ce film antimilitaire jusqu’en 1986 (soit 11 ans après la mort de Franco quand même…).
Il est vrai que Kubrick n’y va pas de main morte avec les stéréotypes : les Français sont ainsi dépeints comme des arrivistes pour la plupart, les officiers vivant dans des châteaux où se tiennent de succulents repas et de somptueux bals tandis que le soldat lui souffre dans les tranchées… Il y a du vrai, mais cela méritait-il d’être aussi appuyés pour être efficace ? Sans doute, car à l’époque les gens étaient moins conscients de l’horreur de la guerre qu’à l’heure actuelle, tentant d’oublier celle de 40-45. Passé ce défaut, la mise en scène de Kubrick se révèle vite très intéressante pour un jeune homme de 28 ans : maîtrise totale de l’espace (de nombreux plans symétriques) et des mouvements de caméra (dont le fameux travelling compensé, sa marque de fabrique, trouve ici toute sa puissance et son sens), sens de la métaphore (le carrelage en damier du procès fait écho à un jeu d’échec, tandis que les déplacements des deux généraux au début du film font penser à un combat de félins) et déjà une direction d’acteur exceptionnelle. Si jeune, Kubrick trouve déjà sa voie, son style, et surtout prouve qu’il a une maturité cinématographique peu commune et une avance sur son temps considérable (peu de films de guerre sont aussi clairement antimilitaires à l’époque). Il y a également dans ce final optimiste, vestige du happy end que désirait initialement Kubrick, une dose d’amertume conforme à l’esprit du film, qui ne trahit pas le côté dénonciateur du film et confirme que Kubrick n’avait rien d’un pessimiste.
Dans le rôle du Colonel Dax, Kirk Douglas excelle, fort et idéaliste comme toutes les grandes stars de l’époque, mais aussi avec ses faiblesses comme cette crainte de ses supérieurs au début du film : bref, un personnage humain. C’est pourtant dans les seconds rôles qu’il faut aller chercher le meilleur, d’Adolphe Menjou à Timothy Carey en passant surtout par Georges MacReady et Ralph Meeker, d’une justesse infaillible.
Considéré comme le premier chef-d’œuvre de Kubrick, Les sentiers de la gloire relève autant de la réussite formelle que de l’audace scénaristique, osant aborder un sujet délicat de manière crue et directe. Les quelques digressions du film, sans doutes dues au jeune âge du cinéaste, n’enlèvent rien à la puissance du film, qui reste encore aujourd’hui d’une étonnante modernité.
Note : *****
Publié par Bastien à 14:58 0 commentaires
Libellés : *****, Années 1950, Kubrick Stanley
mercredi 3 octobre 2007
Braveheart
Commençons par le début : alors qu’il se promène en Ecosse à la recherche de ses origines, le scénariste Randall Wallace découvre une statue commémorative du « plus grand héros écossais », sir William Wallace, qui eut une importance capitale durant la guerre d’indépendance de l’Ecosse. Troublé, l’écrivain va se mettre à faire des recherches et écrire un scénario dont Mel Gibson va tomber directement amoureux. Les studios acceptent alors de faire le film à la condition que Gibson en soit la vedette. Ayant du refusé par conséquent le rôle principal dans le film A tale of two cities de Terry Gilliam (film qui ne verra jamais le jour… un de plus), Mel Gibson propose au cinéaste de diriger le film, ce que Gilliam (par vengeance ou par obligation ?) refuse. Ml décide alors de se charger de la réalisation, lui qui s’est déjà fait la main sur L’homme sans visage un an plus tôt. Aidé par l’armée irlandaise pour la figuration, le cinéaste connaît quelques soucis durant la production : par exemple, la majorité des scènes de combat doivent être refaites car les figurants portent des lunettes de soleil ou des montres ; Brian Cox décline un rôle important au profit d’une apparition qui juge plus intéressante ; enfin, la fameuse bataille de Stirling demande six semaines de tournage, et près de 90 heures de rushes. A sa sortie, le succès se mêle au scandale : on accuse le film d’être hyper violent sans raison et les organismes de protection des animaux craignent que les chevaux empalés soient vrais, ce qui n’empêche pas Braveheart d’être récompensé par 5 Oscars : Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleure photographie, Meilleurs maquillages et Meilleur montage d’effets sonores. Mel Gibson est désormais entré dans la cour des grands.
Parlons maintenant du côté édulcoré du film, tellement impressionnant qu’il enlève à la saveur du film. Si on peut accepter certains changements mineurs (le nom de l’épouse de Wallace devient Murron au lieu de Marianne, de crainte qu’on ne le confonde avec robin des Bois), on ne tolère pas tout, des erreurs historiques à l’occultation de vérités historiques. Par exemple, la bataille de Stirling qui ne s’est pas tenue dans un champ mais près d’un pont (Gibson répondra qu’il ne pu tourner à Stirling même à cause du pont, ce fameux pont qui permit aux Ecossais de gagner la bataille au passage), et où les Anglais n’avaient pas d’uniformes et les Ecossais ne portaient ni kilts (devenus courant seulement un siècle après l’indépendance de l’Ecosse) ni peintures de guerre (ayant disparues à la fin de l’ère romaine, soit 800 ans plus tôt). Et ce n’est pas tant des erreurs parfois discrètes (l’utilisation d’une musique irlandaise alors que l’action se déroule en Ecosse…) que des ficelles narratives qui nous font douter du film : la Princesse Isabelle n’a ansi jamai connu Wallace puisqu’elle épousa Edouard II en 1308, soit 3 ans après la mort du héros (et deux après celle d’Edouard le Sec, qui dans le film a lieu en même temps que Wallace) et n’a donc jamais eu d’enfant de lui, Edouard III étant né près de dix ans après la mort du guerrier écossais. Peut-on blâmer le scénariste cependant ? Il st vrai que les manuels d’histoire anglais ne font guère l’éloge de ce héros de la révolution écossaise, et que les poèmes de son pays eux la font sans doute trop. Il existe cependant des faits avérés (Wallace ne fut pas capturé devant le château d’Edinburgh mais à Glasgow, et Wallace fut reconnu comme un bandit de grand chemin durant toute une époque) qui, s’il est vrai qu’ils auraient rendu le personnage moins attirant et l’histoire moins romanesque, feront rire tous ceux qui se renseigneront un peu sur ce personnage historique.
Ne nous focalisons cependant pas sur l’aspect historique du film, car son aspect cinématographique se trouve être assez riche pour faire passer la pilule. Cette réussite, c’est à Mel Gibson seul que l’on la doit, qui en plus d’être un acteur confirmé possède un véritable talent en tant que réalisateur, et un souci de perfection rare dans le cinéma hollywoodien. Outre la qualité des batailles, réalistes et soignées tant au niveau de l’image (chaque image fut ainsi placée stratégiquement dans le montage pour créer un effet particulier, que ce soit choquant ou clinquant) que du son (le souci principal de Mel Gibson comme le prouveront Passion et Apocalypto), Braveheart regorge d’éléments importants pour rendre le récit intéressant : une histoire d’amour, de vengeance, de l’action, une dose d’humour, et une fascination déjà prononcée pour les décors naturels où l’Homme semble se fondre (cfr Apocalypto à nouveau). Gibson n’hésite ainsi pas à magnifier ce que la nature lui propose, fasciné sans doute par la création de Dieu en catholique convaincu qu’il est. Par expérience, il semble aussi être un bon directeur d’acteur, et habitué des films d’action possède un sens aigu du rythme au niveau du montage, qu’il veut soutenu pour Braveheart qui dure quand même 3 heures.
Des acteurs donc, qui autour de Mel Gibson font bon genre : Sophie Marceau en princesse Isabelle ou Brendan Gleeson en meilleur ami mais c’est surtout Patrick McGoohan, ancien Prisonnier de la série homonyme devenu Edouard Ier le Sec, qui vampirise l’écran dès qu’il y apparaît, d’une froideur implacable comme l’est tout méchant roi qui se respecte.
Film d’aventure mais bien plus que récit historique, dont le scénario est sans doute épique et romanesque mais ne possède que très peu de vérité, Braveheart a cependant eu le mérite de mettre au goût du jour un cinéma nouveau, celui de Mel Gibson, devenu depuis à travers des œuvres sans doutes plus personnelles un cinéaste à suivre de près, dont les films sont devenus des événements immanquables. La révélation d’un immense talent à défaut d’un grand film, il n’y a pas de quoi avoir honte.
Note : ***
Publié par Bastien à 20:56 0 commentaires
Libellés : ***, Années 1990, Gibson Mel









